Image titre : un montage réalisé par un des participants, Michel de Reims.

Les 5 & 6 octobre 2019, des Sans-Voix en provenance de toute la France* se sont retrouvés à Paris pour leur 2e Université d’Automne. Un week-end entier pour avoir le temps long de se retrouver, d’échanger, de se connaitre, de se relier, de témoigner et de réfléchir. Hommes et femmes, « Sans-Voix » ou pas, engagés dans l’association ou simple curieux de passage, par leur présence et leur participation, toutes et tous ont donné tout son sens au but de l’association : être UN PORTE-VOIX de tous ceux que l’on n’entend pas, ou trop peu. Tous nos remerciements à l’ENS (Ecole Normale Sociale de Paris) et à sa directrice Katia Lamardelle pour la confiance qu’ils nous accordent en accueillant pour la 2e fois cet événement, et leur adhésion enthousiaste à notre projet.

*Paris, Île de France, Reims (51), Saverne (67), Strasbourg (67), Colmar (68), Mulhouse (68), Grenoble (38), Marseille (13), Libourne (24), Poitiers (86), Laval (53), Nantes (44), Bourges (18)

Des participants ont voulu exprimer leurs impressions, regroupées dans cet article « Regards croisés sur l’Université d’Automne des Sans-Voix 2019 ». Bonne lecture. Dans un autre article déjà paru, une autre participante, Linda de Marseille, fait un récit très personnel de ce qu’elle a vécu ce week-end là.

Regards croisés

Pierre Louis (RSA38 – Grenoble)

Je voudrais d’abord remercier l’Archipel des Sans-Voix de m’avoir donné l’occasion d’exprimer les convictions qui fondent mon action depuis plus de vingt ans (janvier 1998).

Un titre énoncé en juillet 2019 dans un jardin alsacien et puis des mois pour se dire : mais que diable allais-je faire dans cette galère ? Quoi écrire ? Puis, laborieusement assembler des morceaux. Ce qui donne une première intense satisfaction quand, in extremis, vendredi après-midi, surgit, au bout de clavier, une version qui se tient.

Puis un énorme « flip » : se réveiller à 5h08 pour prendre un train à 5h22. Y réussir. Deuxième satisfaction.

Et puis, il y a le moment singulier de la prise de parole en public, ce moment où l’on saute avec deux certitudes : on ne sait pas quelle sera la réaction de l’auditoire ; on ne sait pas ce qui se construira comme relation au travers des échangés.

Enfin, avec Alain Guézou, nous avons donné à voir l’association RSA 38, cette aventure grenobloise depuis 2013, faite de présences, d’audaces, de persistance dans l’être, de l’amour irréductible de la liberté, de la volonté que la démocratie soit aussi l’affaire des travailleurs pauvres et du précariat.

Ce qui a été ensuite fascinant, était la qualité d’expression, la hauteur de vue et le fait que chacun-e a su trouver les mots pour dire l’essentiel de sa condition.J’ai la sensation d’un orchestre : progressivement chacun vient jouer sa partition et cela forme une œuvre qui va être complète. Il y a de la place pour celles et ceux qui ne nous ont pas encore rejoint.

J’ai passé un bon moment avec ces Causeries publiques.

Olivier (67 – Altenheim)

Un moment inoubliable que cette Université d’automne des Sans-Voix.

Avec le recul, il ne me reste que le sentiment diffus d’un moment exceptionnel . Un peu comme si sans le vouloir ni le savoir vraiment, nous avions atteint une sorte de perfection.

Malgré nos différences, nos vies toutes singulières, il y a eu rencontre, simplement et profondément. C’est assez rare, il me semble.

Je garde en mémoire la richesse et la profondeur des interventions et j’attends avec impatience de pouvoir les entendre à nouveau. Chacun et chacune à sa façon a été d’une précision et d’une authenticité que je trouve admirable. Pas de pathos, pas de cinéma, juste la vie, telle qu’elle est vécue et retransmise.

Michel (51 – Reims)

Je commencerai par une citation de Martin Luther King : « Nous sommes appelés à parler pour les faibles, pour les sans voix, pour les victimes de notre nation et pour celles qu’elle appelle ennemi, car aucun document humain ne peut rendre ces humains moins nos frères et sœurs ».

Ce que je peux dire de ces deux jours : ravi d’avoir retrouvé des ami(e)s et d’avoir fait connaissance de personnes exceptionnelles, le tout dans un dialogue convivial, une ambiance amicale et chaleureuse.

L’Archipel des Sans-Voix permet aux sans-voix de s’exprimer avec sincérité sur leurs vécus, leurs expériences de la vie avec des hauts et des bas.

Un grand merci aux intervenant(e)s pour leurs témoignages émouvants, profonds et justes.

Merci à Christian, Alexia, Michel, Jean Marc, Yannick, Marie-Laure ( vidéo) pour cette 2e Université d’automne des Sans Voix du 5 et 6 octobre 2019.

Merci pour leur intervention à Anne, Pierre Louis, Alain, Claire, Olivier, Karine et Laurence de l’association « Les Elles de la terre » et pour la visite d’Elina Dumont, ancienne sans abris et comédienne.

Il n’existe pas d’autre voie vers la solidarité humaine que la recherche et le respect de la dignité individuelle.

Claire (68 – Colmar)

Paris, 4 octobre 2019, 22h. Je suis sur mon lit dans la chambre 204 de l’auberge de jeunesse Yves Robert du 18e arrondissement de Paris.

Le lit est confortable,  j’ai rangé soigneusement mes affaires dans l’armoire et préparé mon cahier où sont écrites les idées et le texte de mon intervention pour les « causeries » du samedi après-midi.

Je regarde dehors les trains qui circulent sur les voies ferrées face à ma fenêtre et je rêvasse. Un mélange de tristesse et d’espoir. Ma vie n’est pas facile en ce moment,  mais j’ai une intime conviction que j’arrive à un moment crucial de ma vie.

Que vais-je dire demain réellement ? Je vais parler de ma vie ou de mes émotions ! Vais-je craquer ? Car oui, je tiens bon depuis des années pour ne pas céder au découragement … et pour mes fils !

Je ne veux pas attirer la pitié mais en même temps j’ai besoin de hurler dans ce porte voix ! Mes épaules sont très chargées depuis quelques semaines. Oui, j’ai plein de ressources et d’idées. Mais là, demain, j’ai peur de pleurer ! 

Je fais ça pour mes FILS, sachez-le. Parler, ouvrir ma voix, pour qu’ils fassent leur voie.

Et puis les mots viennent car ma force est encore celle de pouvoir dire, même si je ne peux pas changer la réalité ! Je sais que je suis en apprentissage. Que je vais vers Moi. De plus en plus je me sens libre et connectée!

J’ai tout gagné en vérité en perdant le confort matériel ! Je sais que le maître mot de ma vie est désormais le respect et je vais en parler ! Oui, en parler, car je suis faite de lumière, je suis constituée d’étoiles : les 4 accords toltèques. 

Je m’endors donc paisible ce soir là, je sais que demain je reverrai mes amis de l’Archipel et que les alizées soufflent déjà sur ma vie future !

Laurence et Karine (Les Elles de la Terre – 44 & 53)

Il y a mille façons de dire merci. Cela dépend tout d’abord de la raison de ces remerciements. Est-ce juste pour le plaisir de dire merci ou pour un merci qui regroupe plusieurs ressentis que nous avons eu à ces « Causeries » ?

Comment exprimer cette gratitude par des phrases appropriées ? Comment faire pour que ces quelques mots soient les plus explicites et expriment nos sentiments du moment ?

Parlez avec notre cœur est la chose la plus importante… Alors merci à vous toutes et tous.

Nous sommes toutes et tous différents. C’est ce qui fait notre richesse. Vous nous avez laissés nous exprimer sans jugement, vous avez respecté nos maux, nos mots, avec beaucoup de bienveillance. Vous vous êtes laissé aller à élargir vos connaissances.

Nous avons ce qu’il y a de plus vrai aujourd’hui, la parole.

C’est notre leitmotiv au sein de notre association. Parler pour ne plus être seule, parler pour éviter le pire, parler pour exister. Et lors de ces « Causeries » nous avons existé.

Alors Merci. Merci à toutes ces belles personnes que nous avons rencontrées. Tout seul on va plus vite, ensemble nous allons beaucoup, beaucoup plus loin.

Marie-Laure (30 – Nimes)

Parler de soi et de son parcours n’est jamais évident, surtout si ce dernier est semé d’embûches et rythmé par des accidents de la vie. Les intervenants de cette deuxième Université d’Automne des Sans-Voix ont partagé leurs luttes au quotidien, leurs moments d’espoir et de désespoir, leur colère, leur force, leur humour, leur fierté, leur soif de liberté et de justice. Bref, leurs richesses. Le plus beau cadeau que l’on puisse transmettre à ses enfants et à ceux que l’on aime.

Merci pour ces témoignages qui font avancer. Si tout le monde pouvait les entendre et les écouter …

Alain l’Isérois au béret ( RSA38 – Grenoble)

Il est des journées que je marque d’une pierre blanche dans mon agenda du quotidien. Celle du 05 octobre dernier en est une. Même si elle se caractérise par le fait de devoir me lever à 4h00 du matin pour un transport du corps et l’esprit de plus de 4H00, et de même pour le retour. Et bien pour rien au monde je ne raterais cette chance d’être présent ce jour là pour retrouver des femmes et des hommes qui avec le temps me sont devenus autant de repères, des personnes qui me sont devenues essentielles à mon équilibre.

Et  puis zut, pourquoi refuserais-je de sortir de ce bout du monde où l’on m’a enfermé, cet étrange pays appelé paupérisme, où l’on accède encore et ce pour longtemps par des chemins pavés d’‘hypocrites bonnes intentions, puisque quelqu’un(e) me tend la main et me donne la liberté de parler. Car si on écrit en silence, c’est bien la parole et seulement elle qui libère. Et en tant que Personne Allocataire du Revenu Social de Solidarité – Je suis un PARSA et à une lettre je serai un PARIA – j’ai la rage au ventre, la colère rentrée qui s’exprime trop souvent en calme tempête, en grondements sourds, en orage silencieux. L’Archipel des Sans-Voix est alors mon paratonnerre qui me donne l’occasion de m’éclaircir la voix et d’utiliser un micro pour mettre des mots sur cette “faim lente“ qu’est ma pauvreté. Car là et seulement là j’ai le pouvoir de parler de moi et de m’adresser aux autres.

Dans ma vie, aujourd’hui, trop de situations sont objets de rancœur :

  • le sentiment d’abandon par un Etat vécu comme hautain et lointain,
  • les relations complexes et compliquées avec les organismes sociaux et avec l’administration,
  • les services publics qui disparaissent et l’impossibilité de plus en plus tenaces de se retrouver dans la jungle des interlocuteurs divers et variés qu’il nous faut saisir pour obtenir droits ou réponses administratives.

Mon quotidien est pénible, âpre et lourd. Des manifestations récentes évoquaient une fin de mois le 15. Je ne peux même pas me reconnaître dans ce slogan car on ne parle pas de mon cas. J’ai une faim de tous les instants, toute l’année, et ce sera comme cela tout le reste de ma vie. Cette faim ne tue pas en un jour, mais elle se compose de toutes les privations, de tous les regrets, qui sans cesse minent mon corps, délabrent mon esprit, démoralisent ma conscience, engendrent la maladie et inexorablement abâtardit celles et ceux qui doivent survivre que comme cela.

Et voilà-ti pas que le 5 octobre dernier on m’invite à venir au grand Lavomatic de l’Amitié et de la Solidarité. Enfin on redonne à ces deux précieux mots de la langue française leur véritable sonorité et surtout leur véritable signification. Et comment ne pas vous souligner que la première lettre de chacun de ces mots forment le tronc principal de mon statut actuel : RSA. Je vous laisse le choix de voir ce qui se cache derrière le R… J’ai donc été volontaire pour rentrer dans une grande machine à laver où je me suis laissé brasser par la confiance respective et par les autres personnes présentes, j’ai été brassé les uns par rapport aux autres et de même que le linge ressort toujours plus propre, j’en suis ressorti plutôt bien, même mieux que bien.  Parce que je suis partisan de croire que  la véritable autorité de l’adulte n’est pas celle qui contraint mais bien celle qui aide ; j’ai pu au cours de cette journée partager cette idée que nous les pauvres nous devons toujours mettre en avant notre “Savoir Faire“. La hiérarchie sociale ne peut pas s’imposer par les privilèges et donc c’est à nous de chercher le contact, d’être prêt à tout. Nous avons les moyens d’apporter quelque chose à la société, de lui apprendre quelque chose… Voilà ce que lors de cette journée du 05 octobre 2019 j’ai reçu en cadeau et j’espère avoir pu offrir au moins autant…

Merci à l’Archipel des Sans Voix d’en avoir été l’artisan.

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Chacune des prises de parole des « Causeries Publiques » du samedi après-midi fera l’objet d’un article spécifique, publié au fil des semaines à venir.

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1 COMMENTAIRE

  1. Merci à tous ceux qui s’expriment dans ces « regards croisés » et à tous ceux qui ont eu le courage de prendre la parole lors des « causeries Publiques » du 5 octobre.
    A tous les lecteurs maintenant de relayer cette publication (et la précédente de Linda) autour d’eux, car c’est cela aussi de « porter la voix » : RELAYER … RELAYER … RELAYER encore. (Christian WODLI – Président de l’ADSV)

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