Imaginez la ville de Nantes. Soudain, l’ensemble des habitant.es sont dans la rue, leurs immeubles et maisons ont disparu. Ils sont à la rue et ils y restent, imaginez la marée humaine que cela représente. 300 000 personnes. Une étendue gigantesque, de celle que mobilisait naguère les grandes manifestations sociales. Voilà, vous l’avez cette marée, et bien l’ensemble de ces personnes n’ont pas de domicile fixe, en France, en 2020. 

En 2002, la promesse « zéro SDF » de Lionel Jospin avait été raillée comme inaccessible, utopiste, populiste avant l’heure. Alors, la France comptait 75 000 SDF. 150 000 en 2012 et donc, 300 000 aujourd’hui, selon la Fondation Abbé Pierre. On voit bien, face au tsunami social que la promesse, « zéro sdf » aujourd’hui n’est plus tenable… Lors de la grande vague de froid de l’hiver 2017, Macron avait promis « zéro personne à la rue », ce qui n’a rien à voir… Dans le détail du rapport, La Fondation Abbé Pierre a comptabilisé « environ 185 000 personnes en centres d’hébergement », « 100 000 dans les lieux d’accueil pour demandeurs d’asile », et « 16 000 personnes dans les bidonvilles ». « S’y ajoutent les sans-abris, plus difficiles à quantifier », selon Christophe Robert, délégué général.

Une multiplication par quatre en moins de vingt ans. Une folie.

300 000 personnes, en 2020. Une multiplication par quatre en moins de vingt ans. Une folie. Et l’accélération va se faire plus violente encore, la crise sociale actuelle entraînera mécaniquement un nombre d’expulsions locatives inédite en 2021. La seule courbe aussi violente, c’est celle des bénéficiaires des banques alimentaires et autres Restos du Coeur. 8,5 millions de repas distribués l’année de leur création, en 1985, 136 millions en 2018 ; 15 fois plus. Et le Secours Populaire de nous annoncer une hausse inédite, vertigineuse en 2020 à cause du confinement…

Ces chiffres là sont bien plus terrifiants que le nombre de contaminations.

Ces chiffres là sont bien plus terrifiants que le nombre de contaminations. Car aucun confinement ne peut en venir à bout, c’est l’inverse puisque les plus fragiles économiquement sont aussi les premières victimes. Et les perspectives de vaccins ou de traitement ne sont pas actuellement dans les laboratoires de nos gouvernants.  

En 1945, le CNR avait planché sur l’ensemble des risques d’accidents de la vie qu’un collectif protecteur devait assurer. Dans le passionnant « la cause des pauvres en France » de Frédéric Viguier (presses de Sciences Po), l’auteur de rappeler qu’en plus des maladies, des invalidités, des retraites, de la maternité et des décès, le CNR avait voulu imposer un risque « logement » en réquisitionnant les logements vides pour que personne ne dorme à la rue. La tâche herculéenne de créer la Sécurité Sociale découragea le CNR de retenir finalement ce risque. C’est sans doute le moment de ressortir cette idée des placards, car elle n’apparaît même pas dans nos utopies. Le CNNR, conseil national pour une nouvelle résistance (initiative pleine de gens très engagé.es https://cnnr.fr/membres-cnnr/) insiste évidemment sur l’urgence écologique, mais dans la dizaine d’onglets de cette instance utopique, on lit bien des choses sur « lutter contre la capitalisme financier », mais même plus quelque chose d’aussi évident que « zéro sdf ».

Il faut relever le niveau de nos utopies. 

Vincent EDIN