Répondre aux besoins, défendre les droits, s’émanciper
Extraits d’un texte de Didier MINOT et Jean Claude BOUAL du collectif « Changer de Cap«
Que faire localement dans les temps difficiles qui s’annoncent ?
Répondre aux besoins essentiels, aller au-devant des gens, multiplier les initiatives autonomes.
Aujourd’hui, les termes de démocratie, de transition, de participation citoyenne ou de résilience sont devenues synonymes des promesses qui n’ont pas été tenues. Les partis démocratiques les ont trop utilisés sans les mettre en pratique. Ceux qui sont confrontés aux difficultés quotidiennes, à la précarité, à la crise du logement, aux fins de mois attendent d’abord des réponse concrètes en termes de justice sociale, de travail, de coût de la vie, de logement, de services de proximité, de respect et de considération, etc.. C’est pour cette raison que beaucoup sont incroyablement déçus par la politique et se laissent séduire par les promesses de l’extrême droite qui leur offre des solutions simplistes, comme si tout allait s’améliorer avec le départ des étrangers.
Cependant, d’innombrables actions concrètes sont menées aujourd’hui pour compenser la disparition des services de proximité essentiels, développer les pratiques écologiques, développer l’économie solidaire, organiser la participation citoyenne, etc.
multiplier ces initiatives, les dupliquer, les mettre en réseau
Nous devons nous attacher à multiplier ces initiatives, les dupliquer, les mettre en réseau et en expliciter leur sens. Même si chaque action paraît avoir une portée limitée, toutes ensemble elles dessinent les contours d’une alternative globale, d’ici une logique de coopération, de confiance, d’entraide et d’humanité.
Ces actions sont indispensables pour répondre à des besoins, développer d’autres désirs, renouveler l’espérance dans des actions communes, créer des collectifs citoyens. Elles montrent que la vie ressurgit sans cesse, même au coeur du chaos, que le monde a une grande capacité de rebond. Cela peut aller assez vite, comme le montre exemple de Die Linke en Allemagne qui a suivi cette voie (voir l’article de Médiapart).
Pour appréhender les besoins, écouter et dialoguer, il est essentiel pour les collectifs citoyens d’aller au-devant des gens, de faire des permanences sociales, d’être présents sur les marchés, faire du porte-à-porte, participer aux actions communes et leur donner leur sens.
Nous ne détaillerons pas ici toutes les dimensions dans lesquelles se développent ces actions citoyennes. On pourra se reporter à un recensement provisoire et pistes pour agir où sont explicitées un certain nombre d’actions possibles, avec des exemples d’actions déjà réalisées. Celui-ci privilégie les actions autonomes, ne nécessitant pas de moyens d’État et misant sur l’engagement des citoyens et des collectivités locales.
Défendre les droits et l’accès aux droits
Même si l’État est aujourd’hui aux mains de dirigeants irresponsables, nous sommes encore dans un État de droit, et nous pouvons nous battre contre la transgression des droits et des libertés. L’action menée par Changer de cap contre l’algorithme de ciblage des contrôles des CAF en est un bon exemple. Malgré la disproportion des forces et des moyens, nous pouvons espérer que les tribunaux fassent droit à une requête s’appuyant sur le droit français et européen. Il est encore possible d’agir pour remettre en cause les pratiques illégales discriminatoires qui se multiplient dans de nombreux domaines avec la dématérialisation.
La bataille est aussi celle d’un accès effectif aux droits, qu’il s’agisse des pratiques de France travail, des préfectures ou de l’OFPRA. L’opacité des procédures, la complexité administrative et le durcissement des pratiques sont devenues des machines à exclure et des armes budgétaires qui servent à réduire par tous les moyens la redistribution de la richesse produite et le volume de l’action publique.
Il s’agit enfin, tous ensemble avec d’autres, de remettre en cause des lois liberticides ou régressives, comme la loi du plomb, et les diverses Omnibus de la commission européenne qui remettent en cause, cédant aux pressions, des avancées comme le RGPD.
Lutter contre la montée en puissance d’un totalitarisme numérique
Grâce à la puissance de la Tech, le néolibéralisme se mue en quelque chose de nouveau, qui est son aboutissement, un nouveau totalitarisme numérique, comme on peut le constater en relisant Hanna Arendt.
Celle-ci définissait un régime totalitaire par 5 critères qu’on peut retrouver aujourd’hui :
● la soumission intégrale aux lois du marché et la fiction d’une société idéale rationnelle, consentie, composée d’individus utilitaristes, censés agir comme des machines pour maximiser leur intérêt ;
● la puissance du numérique au niveau planétaire, qui permet aux forces dominantes de formater les
consciences, de vassaliser l’ensemble du monde et de mettre en place d’une surveillance généralisée ;
● l’innovation présentée comme une primauté absolue, excluant toute stabilité institutionnelle et toute
légalité définie, au nom de la liberté des puissants d’agir sans contrainte. Toute réalité rivale est éliminée. L’expression des associations et des syndicats et réprimée.
● Une massification s’opère à travers le monopole des GAFAM et le mimétisme induit par les algorithmes des réseaux sociaux, le traitement émotionnel de l’actualité et la publicité.
● L’effondrement climatique et écologique est nié ou relativisé au nom d’un solutionnisme technologique porteur de menaces encore plus lourdes pour l’avenir de l’humanité et de la biodiversité.
● Tout paraît possible avec la Tech, y compris le dépassement de la condition humaine dans le transhumanisme qui se propose de vaincre la mort et de fabriquer un homme nouveau. L’histoire nous enseigne pourtant que tous ceux qui ont prétendu faire advenir un « homme nouveau » ont sombré dans la barbarie, qu’il s’agisse d’Hitler, Staline, Pol Pot, Mao, sans même remonter à l’Inquisition.
● Bien entendu, seule une minorité d’hommes supérieurs, immortels et augmentés, pourra en bénéficier
pour créer une « humanité nouvelle ».
Le risque … est celui d’un totalitarisme technologique
Le risque, si nous n’agissons pas, est celui d’un totalitarisme technologique, reposant sur la surveillance généralisée et la manipulation de l’information. Celles-ci s’ajoutent aux formes de répression classique, dont le comportement de l’ICE est emblématique. Les polices des États sont devenues des milices au service de gouvernements oligarchiques, y compris en France.
Il commence à organiser l’élimination des bouches inutiles qu’on ne peut plus exploiter, tant au niveau mondial qu’au sein des pays riches. La question démographique est une vraie question, quand on prévoit 1,2 milliards de réfugiés climatiques à l’horizon 20504. Le génocide à Gaza a valeur de ballon d’essai. Et demain des soumissions génétiques obligatoires commencent à être élaborées pour faire advenir « l’homme nouveau » dont parle Elon Musk.
Contre cette perspective, il est encore possible d’agir en s’appuyant sur les législations françaises et européennes. La bataille qui s’est engagée pour la régulation du numérique est décisive pour l’avenir de
nos libertés. Nous essayons de modestement y contribuer
Elle est d’autant plus délicate que la numérisation a un aspect séduisant pour beaucoup, notamment pour les jeune, et que très peu de gens sont conscients du danger.
La bataille est aussi culturelle
Nous avons perdu une bataille culturelle en laissant les forces du marché s’approprier les médias et les réseaux sociaux. Échappant à toute régulation, ces derniers présentent les réflexions critiques comme extrémistes, radicales, dangereuses. Ils développent une culture uniformisée faite de violence, d’individualisme et de consumérisme, et détournent les colères vers le pauvre, l’étranger, en cultivant les sentiments climatosceptiques, sexistes, anti-élites, xénophobes, etc.
faire prospérer des logiques de coopération, de dialogue et d’action commune
La socialisation a changé de nature. Elle n’est plus portée par l’éducation nationale, l’éducation populaire ou les grands appareils idéologiques ou religieux. Elle est devenue un conditionnement de tous les instants, qui développe le mimétisme, détruit la faculté de penser par soi-même et tend à faire agir chacun spontanément au mieux les intérêts du système.
Pour désarmer ce bulldozer idéologique, il est essentiel de faire prospérer des logiques de coopération, de dialogue et d’action commune, d’expliciter le sens des actions qui en sont porteuses et de développer des démarches d’éducation et de réflexion commune là où nous sommes.
Ces initiatives sont de natures très diverses :
● d’innombrables actions de voisinage, de solidarité au quotidien, de lien social sont menées au quotidien de façon désintéressée. Elles sont invisibles, mais sans ces actions, la société ne tiendrait pas.
● de multiples associations de proximité (associations de bas d’immeuble, sportives, culturelles, de loisirs,) organisent la vie commune au plus près des habitants et mobilisent des millions de personnes.
● des mobilisations communes associent dans la durée l’ensemble des habitants d’un territoire, en faisant vivre des espaces de solidarité et de participation citoyenne, contribuent à renforcer la confiance dans les droits fondamentaux et les principes de la République . Elles rendent crédible une conception du monde qui repose sur la réciprocité, l’entraide, l’hospitalité, la sobriété.
● On voit aussi se multiplier les îlots alternatifs qui expérimentent la solidarité et la coopération, en passant de la prédation à une relation de soins et de réciprocité avec la nature. Elles constituent des espaces d’expérimentation indispensables dès lors qu’un dialogue s’instaure entre les habitants de souche et les nouveaux arrivants, ou que ces projets nouveaux redonnent vie à un territoire partagé.
Toutes ces initiatives ne sont pas antagonistes mais complémentaires. Elles doivent s’unir, en développant des relations et un vocabulaire qui leur permettent de se comprendre. Leur multiplication est essentielle pour développer d’autres désirs, redonner goût à la coopération et à la liberté, de retrouver des liens avec le vivant et de redonner confiance dans nos capacités d’agir. Elle constitue le support des mobilisations politiques au niveau local, régional, national, européen, voire mondial.
La bataille culturelle se joue aussi à travers la littérature, la musique, le théâtre, le cinéma, la peinture, etc. car l’enjeu n’est pas seulement une démonstration rationnelle mais la construction d’un imaginaire mettant en évidence la pauvreté des discours régressifs ou consuméristes.
La résistance s’exprime aussi par l’humour, la dérision et les discours à double sens, qui constituent un discours infra-politique. Ces pratiques qui furent celles des esclaves, des populations colonisées ou des disporas, constitue une arme efficace pour les groupes en situation dominée.
Articuler l’action locale et l’action politique. Agir ensemble et un impératif
de survie
Les médias cultivent quotidiennement l’idée que la lutte politique se situe essentiellement sur le terrain de l’opposition entre des opinions réfléchies, dans le cadre du seul jeu électoral, en ramenant tous les problèmes à des affrontements claniques ou politiciens ou des duels de chefs.
Il faut déconstruire l’idée qu’il suffirait de changer de gouvernement pour changer la société (croyance chère à Mme Angot). Nous pensons parfois naïvement que dès lors qu’on aura investi la citadelle et mis un drapeau sur le donjon on aura fini avec le système capitaliste. Mais en l’absence d’une pression populaire forte, consciente, organisée et de longue durée, le système aura tôt fait de se reconstituer à partir de sa dimension interne en imposant sa logique aux nouveaux gouvernants (comme cela s’est passé en 1981)
Les changements ne peuvent venir que de nous
Les changements ne peuvent venir que de nous, de la multiplication de nos actions et de nos choix personnels, de la pression politique lors des grandes périodes historiques. C’est dans l’engagement de chacun et chacune dans des actions concrètes que s’inventent quotidiennement des modes de vie et de travail plus sobres, responsables, écologiques et solidaires. La transformation collective se nourrit de la transformation personnelle, et même sous un régime autoritaire, les initiatives locales porteuses d’alternatives sont possibles parce que le pouvoir central ne peut pas tout contrôler.
Mais le changement ne peut pas venir non plus de la seule multiplication des initiatives locales.
En effet, les mouvements les plus puissants sont tôt ou tard battus en brèche par des lois, des politiques publiques et pratiques qui en restreignent la portée, les étouffent ou le rendent illégales.
L’étranglement par des lois territoriales successives des 400 dynamiques de développement local partagé qui s’étaient développées dans les années 1980-2000 en est un bon exemple.
conjuguer le mouvement d’en bas et le mouvement haut
C’est pourquoi il est nécessaire de conjuguer le mouvement d’en bas et le mouvement haut l’action locale et l’action politique et de maintenir les mobilisation par des actions communes.
Comme le disait il y a 120 ans la charte d’Amiens de la CGT, nous avons à mener une double besogne : se battre pour obtenir ce qu’on peut dans l’immédiat, mais aussi affirmer la nécessité d’une approche radicalement nouvelle. Cet objectif allait de pair avec un impératif d’union.
Dans la période qui s’ouvre l’heure n’est plus à la construction de chapelles ni aux exclusions réciproques. Face au danger existentiel qui menace la société et même la civilisation, même si on n’est pas d’accord sur tout, c’est l’union qui est porteuse d’espoir et de mobilisation.
Le cataclysme actuel peut être lu comme un temps décisif qui engage le sort de l’humanité.
Aujourd’hui, nous n’avons plus le choix de la passivité. Mais cette nécessité peut aussi être vue comme
un espoir, celui de semer les graines d’un autre modèle de société,écologique et social.
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