Quand une société expulse ses vieux, que reste-t-il de son humanité ?
Par Jean-Luc Ginder, économiste

Il y a des nouvelles que l’on lit, puis que l’on oublie.
Et puis il y a celles qui vous poursuivent. L’histoire de Maricarmen appartient à cette seconde catégorie.
Elle avait 87 ans. Pendant près de soixante-dix ans, elle avait vécu dans le même appartement madrilène. Elle y avait connu ses parents, son frère, les absents, les joies, les deuils, les années qui passent et cette lente transformation de la vie qui fait d’un logement bien davantage que quatre murs.
Puis, un jour, elle en a été expulsée.
À 87 ans. Sur un brancard.
Quelques jours plus tard, un accord devait permettre son retour. Il n’aura pas lieu. Maricarmen est morte à l’hôpital le 7 octobre. Alors une question demeure. Une question simple. Terriblement simple. Où s’arrête l’humain et où commence l’indifférence ?
Le droit peut-il tout justifier ? Il faut évidemment respecter le droit.
Un contrat existe. Une propriété existe. Une décision de justice existe. Une procédure doit pouvoir aller à son terme. Une société démocratique ne peut pas fonctionner autrement.
Mais le droit n’est pas toute la morale. Et la légalité n’est pas toujours synonyme d’humanité.
C’est précisément là que commence notre malaise.
Car derrière chaque dossier administratif, chaque procédure, chaque décision, il y a parfois une personne.
Un visage.
Une histoire.
Une vie.
Maricarmen n’était pas un numéro de dossier. Elle n’était pas une ligne dans une procédure immobilière. Elle n’était pas simplement l’occupante d’un logement faisant l’objet d’un contentieux.
Elle était une femme de 87 ans.
Une femme dont toute une existence était attachée à cet endroit.
Et c’est peut-être cela qui nous dérange le plus : la machine juridique peut parfaitement fonctionner alors même que quelque chose, dans notre conscience collective, cesse de fonctionner.
Nous avons appris à gérer les situations. Avons-nous oublié de regarder les êtres humains ?
Notre époque est extraordinairement efficace. Elle sait calculer. Elle sait contractualiser. Elle sait automatiser. Elle sait optimiser. Elle sait produire des tableaux, des statistiques, des procédures, des indicateurs et des algorithmes.
Mais sait-elle encore regarder un être humain dans les yeux ?
Nous avons progressivement transformé une grande partie de notre existence en gestion de flux : flux financiers, flux immobiliers, flux administratifs, flux de patients, flux de consommateurs, flux de travailleurs.
Et dans cette mécanique, l’individu risque de devenir une donnée. Un coût. Un risque. Une obligation. Une variable d’ajustement.
C’est là que l’indignation devient nécessaire. Non pas l’indignation facile qui condamne sans comprendre. Mais celle qui oblige à réfléchir.
Une société ne se mesure pas seulement à la richesse qu’elle produit. Elle se mesure aussi à la manière dont elle traite ceux qui n’ont plus les moyens de se défendre.
Le logement n’est pas une marchandise comme les autres
Le logement est évidemment un bien économique.
Il a un prix. Il représente un patrimoine. Il peut être acheté, vendu, loué, transmis.
Mais il est aussi autre chose.
Il est le lieu où l’on dort. Le lieu où l’on élève ses enfants. Le lieu où l’on soigne ses blessures. Le lieu où l’on conserve les photographies des disparus. Le lieu où l’on mesure le temps.
Pour certains, perdre leur logement signifie changer d’adresse.
Pour d’autres, cela signifie perdre leurs repères, leurs souvenirs, leur quartier, leurs voisins, leur autonomie, parfois leur dignité.
Voilà pourquoi la crise du logement ne peut pas être regardée uniquement avec les lunettes de l’économie.
L’économie doit servir l’homme.
Elle ne peut pas finir par considérer l’homme comme une variable secondaire de ses propres équations.
La vieillesse est-elle devenue une faiblesse que l’on peut administrer ?
Il y a dans cette histoire quelque chose qui dépasse largement la question du logement.
C’est notre rapport à la vieillesse.
Une personne âgée devient progressivement moins mobile. Elle dépend davantage des autres. Elle possède parfois moins de ressources. Elle peut avoir davantage de difficultés à comprendre les rouages administratifs et juridiques.
Elle devient vulnérable.
Et une société véritablement civilisée devrait considérer cette vulnérabilité non comme une faiblesse à exploiter, mais comme une responsabilité collective.
Car nous serons tous vieux.
Ou nous ne le serons jamais.
Il n’existe pas de troisième possibilité.
La question que nous posons aujourd’hui à Maricarmen est donc aussi celle que nous poserons, demain, à nous-mêmes : quel monde voulons-nous trouver lorsque nous serons devenus ceux qui ont besoin de protection ?
Le respect n’est pas une décoration morale
Nous parlons beaucoup de respect. Respect des différences. Respect des institutions. Respect des règles. Respect de l’autre.
Mais le respect véritable commence lorsque l’autre ne peut plus nous être utile.
Il commence lorsque l’autre est faible. Lorsqu’il est pauvre. Lorsqu’il est vieux. Lorsqu’il est malade. Lorsqu’il n’a plus de pouvoir. Lorsqu’il ne représente plus aucun intérêt économique.
C’est alors que se révèle le véritable visage d’une société.
Le respect n’est pas une formule que l’on prononce dans les discours.
Le respect est ce que nous faisons lorsque personne ne nous oblige à être humains.
Et nous, qu’aurions-nous fait ? C’est probablement la question la plus inconfortable.
Aurions-nous fermé notre porte ? Aurions-nous détourné les yeux ? Aurions-nous dit : « C’est légal » ? Aurions-nous expliqué que la procédure devait suivre son cours ? Aurions-nous partagé l’émotion sur les réseaux sociaux avant de passer à autre chose ? Ou aurions-nous simplement essayé de trouver une solution ?
Il est facile de juger les autres. Il est beaucoup plus difficile de se demander quelle aurait été notre propre réaction.
Car l’indifférence ne commence pas nécessairement par la cruauté. Elle commence souvent par une phrase banale : « Ce n’est pas mon problème. »
Puis une autre : « Il y a des règles. »
Puis une troisième : « On ne peut pas aider tout le monde. »
Et, à force de petites renonciations, nous finissons par construire une société dans laquelle plus personne n’est véritablement responsable de personne.
Nous ne pouvons pas demander à la justice d’être seule humaine
La justice a ses règles. L’administration a ses procédures. L’économie a ses contraintes. La propriété a ses droits.
Mais entre ces différentes réalités, il doit rester une place pour le discernement.
Une société mature n’est pas celle qui applique mécaniquement toutes ses règles.
C’est celle qui sait parfois les appliquer avec intelligence, proportion et humanité.
Cela ne signifie pas abolir le droit.
Cela signifie se rappeler pourquoi le droit existe.
Le droit est fait pour organiser la société des hommes. Il ne devrait jamais nous faire oublier les hommes pour lesquels la société existe.
Maricarmen ne reviendra pas chez elle C’est peut-être le plus terrible dans cette histoire. Un accord avait finalement été trouvé. Une solution semblait possible. Le conflit pouvait prendre fin. Mais le temps, lui, n’a pas attendu.
Maricarmen ne retournera pas dans cet appartement. Elle n’y retrouvera pas ses souvenirs. Elle n’y posera plus ses affaires. Elle ne franchira plus cette porte derrière laquelle s’était déroulée presque toute son existence.
Et derrière le débat sur la propriété, le droit, le logement et les procédures, il reste une réalité d’une simplicité désarmante : une femme est morte sans avoir pu rentrer chez elle.
Le scandale n’est peut-être pas seulement ce qui s’est passé
Le véritable scandale serait peut-être de ne rien en tirer. De regarder cette histoire comme une tragédie espagnole parmi tant d’autres. De s’émouvoir pendant quelques heures. De partager quelques photographies. Puis de retourner à nos vies.
Car l’indignation n’a de sens que si elle produit une interrogation. Et l’interrogation n’a de sens que si elle produit une exigence.
Celle de ne jamais accepter que la fragilité humaine soit considérée comme un simple problème de gestion.
Où est passé notre humanisme ?
Nous vivons dans une époque qui possède des moyens considérables.
Nous savons communiquer instantanément d’un continent à l’autre. Nous sommes capables de faire circuler des milliards d’euros en quelques secondes. Nous développons une intelligence artificielle toujours plus puissante. Nous parlons de progrès, de croissance, d’innovation, de compétitivité.
Mais à quoi sert le progrès si, dans le même temps, nous devenons incapables de protéger dignement une femme de 87 ans ?
À quoi sert une économie toujours plus performante si elle ne sait pas garantir à chacun un minimum de sécurité lorsqu’il devient vulnérable ?
À quoi sert notre richesse collective si elle ne produit pas davantage de dignité ?
La véritable modernité ne sera jamais seulement technologique. Elle sera humaine ou elle ne sera pas.
Nous sommes tous concernés L’histoire de Maricarmen n’est pas seulement celle de l’Espagne.
Elle pourrait être celle de n’importe quelle grande ville confrontée à la flambée des loyers, à la pénurie de logements, au vieillissement de la population et à la précarisation d’une partie des retraités.
Elle pose une question qui dépasse les frontières :
Que sommes-nous prêts à accepter au nom de l’efficacité, de la rentabilité, du droit ou de la logique économique ?
Et surtout : à partir de quel moment cessons-nous de voir une personne pour ne plus voir qu’un problème ?
Cette question devrait nous hanter.
Parce qu’une civilisation ne disparaît pas nécessairement dans le fracas.
Elle peut aussi s’éteindre doucement, lorsque l’on commence à considérer l’inacceptable comme normal.
Maricarmen est morte.
Mais sa mort nous laisse une responsabilité. Celle de ne pas nous habituer. De ne pas détourner les yeux. De ne pas considérer que « c’est ainsi ». De continuer à demander : Où s’arrête l’humain ? Où commence l’indifférence ?
Et surtout : combien d’humanité sommes-nous encore capables de préserver lorsque les règles, les intérêts et les chiffres nous demandent de regarder ailleurs ?
Parce qu’au bout du compte, derrière chaque contrat, chaque immeuble, chaque procédure et chaque chiffre, il y a toujours un être humain.
Et le jour où nous l’oublierons définitivement, nous aurons peut-être conservé notre système.
Mais nous aurons perdu quelque chose de beaucoup plus précieux : notre humanité.


Commentaires
Aucun commentaire pour le moment !