« La roue tourne ». Une histoire imaginée par Marie France Legarnisson

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Je me suis présentée devant « la roue » comme on se présente devant un juge ou un prêtre !

C’était une roue gigantesque, impressionnante, posée horizontalement sur le sol. Elle était belle, multicolore et clignotait de mille lumières.

C’était quand même une drôle de roue, car elle avait des allures de soucoupe volante. Fascinée, je l’admirais pendant un long moment, en dévisageant les gens qui montaient à bord. Ils avaient tous l’air heureux ! Pourquoi pas moi ?

Le voyage était gratuit, mais pour y participer, il fallait d’abord se rendre au guichet d’enregistrement, remplir une fiche de renseignements et attendre d’être appelé. Je m’inscrivis donc pour un « vol de jour ».

J’ai toujours rêvé de faire ce voyage extraordinaire, de visiter en un seul jour les sept merveilles du monde ! D’après les échos, le temps s’arrête là-haut !

J’accédai à une salle ressemblant à un hall d’aérogare et fus surprise de voir autant de monde. Timidement, j’avançai vers un siège et ne le quittai plus.

Au fur et à mesure que le temps passait, j’avais l’impression de me retrouver dans les coulisses d’un grand théâtre. Installée aux premières loges, j’assistais aux différentes scènes de joie et d’euphorie, de déception et de fatigue.

J’appris que certaines personnes attendaient là depuis des heures et des heures en continuant de garder espoir. D’autres, lassées d’attendre et à bout de patience, partaient et perdaient leur tour, mais décidaient de revenir le lendemain.

Moi, je décidai de rester sur place et de croire en ma chance. Je n’avais plus rien à perdre, mais tout à gagner et, de toute façon, rien d’autre à faire que d’observer le comportement des gens, ce qui, tout compte fait, m’amusa beaucoup.

Le temps passait inexorablement… Au bout d’une heure, je ressentis une certaine indifférence autour de moi ; je finis par ne plus observer tout ce monde et commençai à fixer le vide et ne plus penser à rien, ce qui fut, à mon grand étonnement, assez agréable.

Enfin, après avoir attendu plus de cinq heures, je commençai à douter de mes chances de pouvoir partir le jour même. Mais toujours bien calée dans mon siège, j’étais aussi bien là qu’ailleurs et décidai de suivre les conseils d’une petite voix intérieure me disant de patienter encore un peu. Je me plongeai de nouveau dans le programme du « vol de jour ». Bien m’en prit, car allait se jouer à présent la carte de la chance.

Un inconnu s’approcha de moi pour me demander, tout bêtement, l’heure. Sa montre, comme par hasard, s’était arrêtée… Il devait tout simplement s’ennuyer.

En guise de réponse, je me mis à rire, encore plus bêtement, et lui montrai du doigt la grosse horloge qui trônait au beau milieu de la salle, indiquant déjà 20 heures.

Il m’a regardée d’un air de dire : « O.K. ce n’est pas très original, mais j’avais envie de vous parler ». Nous avons donc discuté longuement de ce vol spectaculaire, de lui, de moi… Il avait déjà effectué ce voyage autour du monde et tentait sa chance une nouvelle fois. J’ai réalisé que c’était sans doute le « vol du siècle » !

Il s’appelait Didier. Nous avons sympathisé et sommes passés très vite « du vous au tu ».

Nous avons patienté, presque sereinement, jusqu’à cinq heures du matin.

Enfin, on annonça le nom de Didier. Je le regardai d’un air de dire : « O.K. c’est encore à toi de partir, mais ce n’est pas très juste pour les autres ».

Il se précipita au guichet pour aller retirer son billet. J’ai cru qu’il allait me quitter, comme ça, sans un mot, sans un signe, sans un regard, sans un au revoir ! Et là, quelle ne fut pas ma surprise de le voir revenir vers moi en courant, de prendre mes mains, d’y glisser son précieux billet et de me dire, non sans fierté, qu’il m’offrait sa place !

J’en restai bouchée bée ! Dire que je pensais que le sort était injuste ! Dieu merci, il existe encore des gens qui savent faire la part des choses et qui ne tirent pas systématiquement profit de leur chance…

Bien sûr, pour me donner bonne conscience, je refusai. Mais devant son insistance, je n’eus ni la force ni le courage de résister bien longtemps. Il m’a promis qu’il m’attendrait et qu’il serait là à mon retour et qu’il allait d’ores et déjà inscrire nos deux noms pour un « vol à deux ».

Il m’accompagna devant « la roue » et, tout émue, avec le soleil levant, je pris place à bord de la dernière navette spatiale en partance pour un voyage extraordinaire autour de la Terre.

Marie-France Legarnisson