En tant que travailleur social et engagé dans le cercle associatif, la misère, la pauvreté, le chômage, la stigmatisation sont des problématiques que je côtoie régulièrement. L’esprit de cette chronique est simple : c’est un engagement contre la violence du capital qui crée toutes ces difficultés et contre une politique libérale qui elle, légitime l’inconcevable. Je publie régulièrement sur mon blog sur Mediapart.

Insertion et Égalité, un mensonge d’État

L’insertion et l’égalité des chances, deux concepts travestis par notre système économique de prédation. Afin d’analyser les mots piégés par l’Église néolibérale, il faut dans un premier temps distinguer deux catégories. La première regroupe des termes qui sont inventés par la tendance néolibérale (flexi-securité, éducation tout au long de la vie, pro-actif, capital humain…), et une seconde catégorie qui regroupe des mots existants et qui subissent une instrumentalisation de sens (emploi, compétence, citoyenneté…). Ce deuxième groupe est sans nul doute le plus complexe à déchiffrer. En effet, ce sont des mots qui ont été intériorisé par la population avec un sens particulier (ou plusieurs par la polysémie des termes), et le point central de cette catégorie est l’utilisation de mots positifs, en d’autres termes qui n’ont pas de charges négatives en eux. De ce fait, les néolibéraux utilisent cette astucieuse méthode qui est d’emprunter un mot défini positivement en cachant derrière leur but original. Cela permet de brouiller l’esprit critique et de masquer le caractère anti-social des réformes et leurs conséquences futures.

  1. Egalité des chances

Depuis plus de 10 ans, ce concept est devenu un élément phare de la politique française peu importe son utilisation politique, socialiste ou conservateur. Ce concept émet l’illusion que la société offre toutes les opportunités à part égales à tous les citoyens or c’est un mirage. L’égalité des chances dépolitise totalement les rapports sociaux. En effet, ce concept part du principe que tous les élèves partent de la même ligne de départ avec les mêmes chances à l’arrivée. Celui qui arrivera en premier sera le plus méritant puisque qu’aucun rapport d’inégalité n’a interféré dans son parcours. Pour reprendre Franck Lepage, l’égalité des chances c’est « pour le lièvre comme pour la tortue, la ligne de départ est la même ».

La dépolitisation des rapports sociaux est un danger pour les classes populaires, l’égalité des chances instrumentalise l’équité puisqu’elle met la méritocratie au centre du dispositif. Aucun rapport de domination, de discrimination, d’inégalité n’a fragilisé ou retenu le parcours d’un élève. L’environnement social, matériel, culturel et familial est dénié de toute responsabilité. Toutes les difficultés reviennent sur l’individu qui lui seraient totalement inhérentes. En d’autres termes imaginons deux coureurs, le premier pour un 100 mètres et le deuxième pour un 100 mètres haies. Les deux coureurs sont donc sur la même ligne de départ et l’arrivée est également à la même distance. Les haies représentent tous les rapports d’inégalité, de domination, toutes les difficultés liées à un environnement défavorable, à la pauvreté, la misère… Dans l’égalité des chances, toutes les haies sont déniées, elles existent bien mais il y a un refus de les reconnaître comme des obstacles. De ce fait, celui qui arrivera en premier apparaîtra comme le plus méritant. C’est cela l’égalité des chances, c’est la dénégation de la reproduction sociale.

L’égalité des chances, c’est donc la légitimation de l’inégalité. D’ailleurs, le nom du concept est par essence une contradiction. En effet, soit il y a de l’égalité ou soit il y a des chances individuelles. L’égalité ne peut être liée au hasard mais à une organisation sociétale, politique et sociale donnant les mêmes possibilités aux individus, avec l’hypothèse d’une mise en place de pédagogies alternatives et dont le patrimoine familial n’influence pas la réussite.

  1. Insertion professionnelle

L’insertion, un concept utilisé à toutes les sauces dans différents champs : politique, professionnel, philosophique… Il est devenu un mot valise totalement dépolitisé et décontextualisé. Dans les années « Trente Glorieuses », l’insertion n’était pas un problème, c’était une phase normale et banale pour toutes personnes. L’insertion professionnelle dans son sens « processus individuel afin de s’inscrire sur le marché du travail » était conventionnelle, une simple passerelle pour dépasser la catégorie « jeune » pour les adultes. Depuis les années 80, la contre-révolution néolibérale va dérégler les conditions de certitude mises en place par le compromis social-démocrate. Cette déréglementation du salariat est crée par une offensive du capital afin de reprendre entièrement la main sur le travail salarié. Cette attaque se fait notamment par une dérégulation du droit du travail pour la construction de la société d’employabilité tant vénéré par le MEDEF et par la grande bourgeoisie. L’employabilité est basée sur l’imprévisibilité et le changement permanent, avec la volonté de mettre en place des réformes de flexibilité du contrat de travail et de « souplesse » du marché du travail. D’autre part, l’attaque se caractérise par une nouvelle forme d’aliénation du travail avec la mise en place d’une nouvelle forme organisationnelle du travail : le modèle managériale. Il individualise les salariés dans leur rapport au travail et donc a l’autrui. Les primes individualisées au mérite, les objectifs personnalisés et évalués par l’employeur selon des critères de compétence, donc de comportement vis-à-vis de sa hiérarchie ont mis fin au « travail égal salaire égal ». Le métier perd peu à peu sa vocation collective et les salariés oublient leur conscience de classe dans la défense de leurs intérêts communs.

L’insertion professionnelle, passage obligée pour son intégration au champ de production est aujourd’hui un lieu de questionnement. La nouveauté aujourd’hui est que l’intégration elle-même est source d’incertitude (intégration dans le sens : acceptation du champ de production de fournir un travail à un individu). Bien que le CDI protège encore la carrière, l’emploi nous met sur un siège éjectable permanent. La vulnérabilité peut toucher n’importe quelle personne après une perte d’emploi qui est aujourd’hui facilité, et cette dissociation du lien social jette l’individu dans une dynamique de désaffiliation (Castel). Le travail, lieu de construction identitaire, de réalisation personnelle et d’appartenance est aujourd’hui dilué dans l’offensive capitaliste contre le monde du travail.

Le chômage structurel de masse se construit. On se retrouve dans un problème d’intégration massif. Le champ productif ne reconnaît plus l’utilité sociale et les savoirs des individus. Il ne peut plus absorber institutionnellement les connaissances des travailleurs et des travailleuses. Ce moment était une opportunité majeure pour discuter le chômage, donc l’organisation du travail et de la production. Or, on va une fois de plus discuter de la conséquence et non de l’origine du problème. Aucune réflexion phénoménologique sur l’essence même du chômage et de son utilité sociale et politique ne sera faite. On ne va pas remettre en cause le manque d’emploi/travail mais déplacer ce manque vers l’individu. S’il n’arrive pas à s’insérer professionnellement, c’est qu’il doit lui manquer quelque chose (savoir-faire, savoir être, connaissance, formation…) en déculpabilisant les structures économiques.

L’insertion professionnelle est aujourd’hui une lutte des places (Vincent de Gaulejac). C’est la mise en concurrence des individus entre eux pour leur survie. Cette situation est source d’individualisme et utilise les valeurs capitalistes : la violence de la compétition, l’indifférence de l’autre, l’égoïsme, mais également la culpabilité, le démérite, la peur de l’échec, et également l’intériorisation de cet échec par l’individu comme étant le seul responsable, alors que d’autres facteurs sont rentrés en jeu dans sa non-réussite. Nous sommes ici dans l’idéologie, dans de la fausse politique dominante qui consiste à trouver des coupables au lieu de trouver des solutions, de remettre en cause seulement l’individu et non les institutions du capital pourtant créatrices d’aliénation et d’exploitation.

Il faudrait discuter des nouvelles mutations économiques, sociales et culturelles pour comprendre leurs impacts sur les individus. En effet, elles plongent les personnes dans des espaces de doute. Autrefois, l’insertion professionnelle était qu’un passage banal vers la collectivité, vers l’intégration au champ de production. Or aujourd’hui, la dégradation de la situation salariale a changé la donne. L’insertion n’est plus une passerelle mais un labyrinthe où l’individu peut se perdre dans l’incertitude, dans la remise en cause, ou bien même rentrer dans une zone de vulnérabilité. Cette espace peut aujourd’hui toucher n’importe quelle personne avec les logiques d’instabilité et de flexibilité du marché du travail et des contrats de travail et nous plonger dans un processus de désaffiliation (Robert Castel), c’est-à-dire une dissociation du lien social dans l’axe professionnelle et l’axe de sociabilité. On remarque régulièrement que l’éloignement du champ productif peut amener également /ou est amener par un espace familial et social fragilisé. Le travail, épicentre de notre société car c’est le seul créateur de richesses économiques est également un créateur d’identité professionnelle. Or quelle identité et quelle appartenance pouvons nous construire dans une organisation du travail qui tourne vers la précarisation, vers le changement permanent ? Quelle utilité sociale avons nous lorsque nous sommes plongés dans un chômage de masse ? Il ne faut pas toujours partir des individus pour expliquer les problèmes de société mais également réfléchir sur la société pour expliquer les problèmes des individus.

La conclusion est que d’un point de vue macro-économique, il n’y a pas de problème d’insertion mais plutôt un problème d’intégration, en d’autres termes un refus du champ de production d’accepter le processus d’insertion des personnes.

Vincent ASTIER (51 – Reims)

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