Voilà bientôt dix ans que Marie-Claude Lorne s’est donné la mort après que soit tombée la décision de sa non-titularisation à un poste de maître de conférences à l’université de Brest. Cette décennie qui s’achève invite à se souvenir d’une jeune femme au destin fauché et à questionner le sort actuel des docteurs d’université en France.

Marie-Claude Lorne a soutenu sa thèse de doctorat en philosophie en 2004 et a persévéré dans ses efforts, encore trois années, en vue d’obtenir un poste de maître de conférences. L’année universitaire 2007-2008 lui a enfin fournit l’occasion d’occuper une telle fonction, en tant que stagiaire, à l’université de Brest où elle a notamment dirigé un séminaire. Auparavant, pendant son parcours doctoral, Marie-Claude Lorne a réussi à s’inscrire dans un réseau international de recherche. Après sa soutenance de thèse, elle a aussi obtenu une première bourse de post-doctorat à Montréal et une seconde subvention de la part du CNRS (Centre national de la recherche scientifique). Alors que Marie-Claude Lorne présentait toutes les compétences et toutes les conditions pour s’inscrire durablement dans le métier d’enseignant-chercheur, sa titularisation a été refusée arbitrairement et brutalement. Et c’est précisément cet arrêt qui a motivé le suicide de cette femme de trente-neuf ans.

Dans sa dernière lettre, dont plusieurs extraits ont été publiés, Marie-Claude Lorne n’a laissé planer aucune équivoque sur la cause de son geste : « Devant l’accumulation des difficultés à laquelle je dois faire face depuis des mois, j’ai décidé de mettre fin à mes jours. L’événement qui a précipité ma décision a été la nouvelle de ma non-titularisation à l’université de Brest, que j’ai apprise il y a tout juste une semaine. » Dans un post-scriptum poignant, qui vient après tout ce qu’elle a écrit, Marie-Claude Lorne a confié ses intentions terriblement lourdes de sens : « Me jeter dans la Seine, dûment lestée et entravée (passerelle Simone de Beauvoir si tout va bien) », c’est-à-dire à côté du haut lieu de la connaissance que représente la Bibliothèque nationale de France … Marie-Claude Lorne s’est donné la mort le 22 septembre 2008.1

Après le suicide de Marie-Claude Lorne, plusieurs de ses collègues ont qualifié sa non-titularisation de « décision scientifiquement inacceptable, et tout à fait contraire aux usages de l’université ».2 Deux ans après le drame, un rapport de l’Inspection générale de l’administration de l’Éducation nationale et de la Recherche a pointé, dans une tonalité différente, une affaire qui dépasse un cadre local et qui « remet en question toute la procédure de recrutement des enseignants-chercheurs. »3

Aujourd’hui encore, alors que les étudiants sont parfois contraints de suivre leurs cours assis par terre faute de places suffisantes, de jeunes docteurs cumulant des expériences de Chargé de cours et d’Attaché temporaire d’enseignement et de recherche (ATER, selon le sigle tellement éloquent) voient leur carrière universitaire définitivement stoppée faute d’une inscription sur la liste des maîtres de conférences.4

Peut-on continuer à admettre que ces docteurs d’université, cumulant au moins huit années d’études et plusieurs contrats professionnels, soient déclarés inaptes à la carrière d’enseignant-chercheur ? Doit-on accepter un tel gâchis de compétences que leur éviction impose, devant le manque littéralement criant d’universitaires susceptibles d’accueillir au mieux des étudiants toujours plus nombreux ? Sur quelle voie, enfin, se dirige un pays qui évince du milieu professionnel pour lequel elle est formée une partie de ses membres les plus diplômés, cultivés et lettrés ? Cette dernière question fait véritablement froid dans le dos si l’on veut bien seulement prendre le temps d’y penser.

Philippe Bujnoczky

Références

  1. Cf. Emmanuel Davidenkoff, « Ce suicide qui dénonce le recrutement universitaire », publié le 30 mars 2011 sur le site de L’Express et Sylvie Ollitrault, « Une agrégée de philo se suicide : ‘un vieux mal universitaire français’ », publié le 19 novembre 2008 sur le site du Nouvel Obs.
  2. Cité d’après Emmanuel Davidenkoff, art. cit.
  3. Selon les propres termes d’Emmanuel Davidenkoff, art. cit.
  4. Lire à ce sujet l’article de Kévin Trublet, « Quand la nouvelle génération de chercheurs français passe son temps à Pôle emploi et en contrats précaires », publié le 19 décembre 2016 sur le site bastamag.net.

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