Notre société est malade, tout le monde est d’accord là-dessus. Elle aurait d’ailleurs du mal, « la société », à affirmer qu’elle va bien , avec ces millions de gens qui vivent dans des difficultés dignes du XIXème siècle !

Pas la peine d’énumérer, tout le monde connaît, les gens qui cherchent un boulot, et quand ils en trouvent un c’est pour quelques jours, ceux qui dorment dans la rue, ceux qui ne peuvent plus se soigner, avec tout son lot de maltraitance qui entraînent la violence contre soi ou contre les autres… Alors, « la société » dit que oui, ça ne va pas très bien, mais que « ça va mieux », et que ça ira de mieux en mieux.

« La société » compte sur l’accoutumance des gens ordinaires

« La société » ment, évidemment. « La société » compte sur l’accoutumance des gens ordinaires : accoutumance à la peur, accoutumance à l’égoïsme, accoutumance à l’envie, à l’humiliation, accoutumance au silence sur ses propres sentiments, de peur de paraître faible et d’être le prochain qui sera mangé … Vous savez comme on s’accoutume à se faire traiter de « français râleurs » par un président de la république prompt à s’emporter et traiter les autres de tous les noms qui lui vont si bien à lui …

La vérité, c’est que la société qui nous porte est cannibale. Elle assied sa prospérité sur la consommation de travail humain. « La société » répète année après année, jour après jour, heure après heure, seconde après seconde, nanoseconde après nanoseconde, qu’il faut « baisser le coût du travail ».

De tous les points de la Planète converge ce mantra en direction de chaque cerveau, riche ou pauvre, ignare ou cultivé, travailleur ou profiteur, au sommet du pouvoir ou en bas de la pyramide, persécuté sur le départ traqué tout au long de son parcours de bête en errance, ou notable bien installé dans sa vie et dans son écosystème.

Fonctionnaire d’autorité, commerçant aux prises avec la concurrence sauvage, jeune en formation, trader, retraité dépendant, tout le monde répète comme un seul cerveau cette lumineuise et salvatrice forumule magique « Il faut baisser le coût du travail ».

On ne peut pas ouvrir la radio, la télé ou le journal sans qu’on nous rappelle avec une isnsitance suppliante qu' »il faut baisser le coût du travail »

Et à part ça cher ami, comment va la marche du Monde ? « Il faut baisser le coût du travail, cher ami, et vous verrez comme tout ira mieux ! »

En ce moment, nous sommes en pleine « transformation sociale »,appelons ça comme ça.

On pourrait aussi dire : en pleine destruction des dispositifs de protection de la population, ou ce qu’il en reste, car on a beaucoup détruit ces dernières années sous la droite ou sous la gauche et apparemment ça ne va pas beaucoup mieux, mais il faut être patient, le remède ne va pas tarder à faire ses effets.

Si on était dans un conte pour enfants, on vous parlerait d’un ogre qui exige de la chair fraîche tous les matins pour ne pas qu’il devienne furieux et qu’il se mette à manger tout ce qui lui tombe sous la dent…

Mais nous sommes dans la vraie vie, avec de vrais économistes sérieux et cravatés à qui il faut répondre poliment, sinon ils vous envoient la police anti-émeutes, de peur que vous leur déchiriez la chemise …

… pour ma part, j’ai cessé depuis ce matin de faire dans la dentelle.

Le premier qui me parle de « baisser le coût du travail », désormais, je sors l’artillerie lourde : « De quel travail parlez-vous ? Du mien ? Du vôtre ? De celui de la femme de ménage ? De combien doit-il baisser ? Pourquoi celui-là et pas un autre ? Depuis quand ? Jusqu’à quand ? Et vous, quand est-ce qu’il baisse le coût de votre travail ?

Baisser le coût du travail, c’est se mettre les chaînes aux pieds. C’est se manger un bras en attendant que la faim revienne.

je passe ma vie à essayer avec d’autres d’empêcher cette société d’experts en économie de couler à pic avec toute sa population de gens ordinaires.

Cela fait 13 ans que je suis à la retraite. 13 ans que je me lève le matin pour tenter avec d’autres de faire face à une invention tordue par jour. Aujourd’hui après 13 ans de réunions, de colloques, de rencontres et de forums avec des gens sérieux et responsables, je passe ma vie à essayer avec d’autres d’empêcher cette société d’experts en économie de couler à pic avec toute sa population de gens ordinaires. Une société qui souffre à ce point ne va pas bien. Une société qui souffre à ce point n’a pas besoin d’explications mathématiques pour savoir qu’elle souffre, contrairement à ce que lui racontent tous ces menteurs dont le coût du travail ne risque pas de diminuer.

Alors à partir d’aujourd’hui mon agenda va sacrément s’alléger. Je vais enfin profiter de ma retraite et conseiller vivement aux syndicalistes et militants associatifs de déserter tous les lieux où s’élaborent et s’entérinent les mécanismes de réduction du coût du travail.

La question n’est pas « comment faire baisser encore et toujours le coût du travail ? » mais : « comment faire pour qu’il soit impossible à quiconque, qu’il soit investisseur, préfet, ministre en exercice, fonctionnaire, journaliste, député, communiquant, économiste, hypnotiseur ou toute autre catégorie de personnes ayant une quelconque pouvoir sur l’ensemble de la population, de prendre des mesures, tenir des propos, monter des usines à gaz qui maltraitent les gens qui n’ont que leur travail pour vivre ».

 

On ne peut pas à la fois dire qu’on vit dans une société civilisée et accepter que de nombreuses personnes y soient soumises à la torture de l’insécurité du lendemain, avec tous les dégâts collatéraux que cela entraîne. La baisse du coût du travail est le premier maillon de la chaîne, cette assurance d’appauvrissement programmé de sa propre valeur au travail sape la sécurité de tout le système et appose un signe négatif sur tout pari sur l’avenir.

Il faut de nouveau parler de progrès social, de progression du niveau de vie, d’augmentation de la protection sociale, et non détruire le statut des cheminots ! Il faut de nouveau parler de redistribution de la richesse produite, de la justice fiscale, et de rémunération correcte du travail pour que chacun puisse faire face à ses besoins de base sans être obligé de recourir à la charité publique.

 

Et arrêtons de vouloir recourir au travail gratuit rebaptisé bénévolat pour brouiller les pistes ! Le bénévolat, c’est l’engagement volontaire de son temps libre vers une activité choisie, et non le prolongement logique de la baisse du coût du travail qui tend vers zéro !

Si on veut que cette spirale descendante s’arrête, si on veut envisager de nouveau l’avenir avec espoir, il faut que cette formule perverse et discriminatoire arrête de proliférer dans tout notre espace vital sans rencontrer le moindre obstacle, la moindre restriction mentale, la moindre tentative d’évaluation sociale , économique et politique.

… est-ce qu’on ne nous prendrait pas un peu pour des billes ?

Syndicalistes, militants associatifs, fonctionnaires, élus, entrepreneurs, chômeurs, ubérisés, travailleurs précaires, souhaitons-nous VRAIMENT la baisse du coût du travail ? Sommes-nous prêts à l’appliquer à nous mêmes ? Ou est-ce qu’on ne nous prendrait pas un peu pour des billes ?

 

André BARNOIN dit « Dédé » (68 – Mulhouse)

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1 COMMENTAIRE

  1. Merci pour ce coup de gueule.
    Bien sûr qu’on est pris « pour des billes ». Ou des « balles » peut-être. Qui « rebondissent » mieux que les billes. Peut-être une des raisons du culte outrancier voué aux footballeurs les plus doués, et les mieux payés.
    Si je puis me permettre, de partager ces extraits d’un bouquin : « La Déconnomie » (de Jacques Généreux)
    https://www.facebook.com/notes/marie-septembre/vous-faites-partie-des-convives-ou-du-menu/10210638264426964/